Au Burkina, quand la détention devient un cadre d’apprentissage
La prison a permis à Karim de redécouvrir des talents cachés en lui. Photo: Studio Yafa, 22/12/2025

Au Burkina, quand la détention devient un cadre d’apprentissage

A travers une foire réunissant plusieurs établissements pénitentiaires du Burkina Faso, des détenus et le personnel pénitencier exposent des créations artistiques, artisanales et agricoles apprises en prison. L’objectif est de préparer la réinsertion sociale tout en changeant le regard porté sur le milieu carcéral.

Sous un stand d’exposition au Musée national à Ouagadougou, Karim, pour garder l’anonymat, est concentré. Devant lui, une petite crèche pour enfant prend forme sous les coups de pinceau. Il ajoute une touche de couleur, recule légèrement, observe avant de poursuivre son œuvre.

Vêtu d’un maillot de l’équipe nationale de football, il achève l’une de ses nouvelles créations, destinée à être bientôt vendue. Autour de lui, plusieurs autres œuvres. Il y a par exemple des tableaux représentant des membres du gouvernement, des crèches, des petites sculptures aux formes variées. Toutes ne sont pas de lui. Beaucoup ont été réalisées par d’autres détenus.

Une crèche en finition de Karim à l’exposition au Musée national. Photo: Studio Yafa, 22/12/2025.

Karim est en prison depuis deux ans. Le motif de son incarcération, il préfère ne pas le détailler. « Ah. Ce sont les mauvaises fréquentations », lâche-t-il, un peu gêné, avec un regret à peine voilé. À son arrivée en détention, le temps lui semblait long, jusqu’aujourd’hui où on lui propose de suivre une formation en peinture.

Préparer la réinsertion

Le talent était déjà là. Mais il ne l’avait jamais vraiment pris au sérieux. Plutôt qu’une prison, c’est un lieu de redécouverte pour lui. « J’ai trouvé qu’à travers la peinture, je pouvais m’exprimer. J’ai appris cela et je me suis laissé aller afin que la peinture entre en moi et que je puisse m’exercer », explique-t-il d’un ton calme.

Une autre œuvre réalisée par Karim. Photo: Studio Yafa, 22/12/2025.

Depuis deux ans, la peinture l’aide à oublier un peu les soucis. Pour le moment, les revenus sont modestes. Mais avoir une telle activité est très bénéfique pour un prisonnier comme lui. « Grâce à ça, j’ai certaines faveurs surtout au niveau de l’hygiène et des vivres. C’est très important quand on est en prison », explique-t-il. À son arrivée en prison, il a pris trois mois pour apprendre.

Désormais, il maitrise les bases. Aujourd’hui, il est à un mois de la sortie. Ibrahim pense déjà à l’après-prison. « Quand on est enfermé longtemps, on peut perdre espoir. Si je sors et que j’ai un peu de soutien, je sais que je peux vivre de ce métier et ne plus retomber dans ce qui m’a amené ici », promet-il.

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Un peu plus loin, d’autres stands attirent l’attention. Deux gardes de sécurité pénitentiaire interpellent les rares passants. Des pagnes tissés aux motifs variés sont exposés. Ils viennent des maisons d’arrêt de Ouahigouya et de Yako. Ces tissus sont l’œuvre de femmes détenues, formées au tissage.

À la maison d’arrêt et de correction de Yako, l’assistante Garde de sécurité pénitentiaire (GSP) Banouga encadre ces femmes. Elle montre les pagnes bogolan, le Faso danfani, des T-shirts, des cannes, des chapeaux, etc. confectionnés sur place. « On leur apprend un métier pour qu’à leur sortie, elles puissent se débrouiller », explique-t-elle.

Des gardes pénitentiaires exposant des productions de détenus. Photo: Studio Yafa, 22/12/2025.

Des revenus pour les détenus

Les revenus des ventes sont partagés en trois parts. Il y a une pour les détenues, une pour le personnel, une pour le Trésor public. Certaines femmes économisent. Lors des visites, d’autres offrent leurs créations ou même de l’argent à leurs proches.

Pour Banouga, ces activités ont aussi changé les relations humaines en prison. « Si vous arrivez, vous ne pourrez même pas faire la différence entre nous et les détenus », dit-elle en riant. En cette période de fêtes, elle espère de bonnes ventes pour adoucir la fin d’année derrière les murs.

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À quelques pas, l’assistant GSP Saada Ouédraogo, venu de Gaoua avec un collègue, expose un demi-salon, des pagnes, des bracelets, des objets décoratifs. Tout est fabriqué par des détenus. « Notre mission, c’est la réinsertion sociale. Avec ces métiers, nous essayons de les accompagner à leur sortie, qu’ils puissent s’insérer dans la société », rappelle-t-il. Les formations sont aussi un moyen de discipline. Seuls les détenus engagés et sérieux y ont accès. Et pour certains, les petits revenus facilitent la détention.


Exemple de salon produit par des détenus formés par les gardes pénitenciers de Gaoua. Photo: Studio Yafa, 22/12/2025

L’exemple du centre pénitencier agricole

Un autre stand présente une réalité différente. Celle du centre pénitentiaire agricole de Baporo. L’assistant principal de sécurité pénitentiaire Nikièma Koudbila parle d’« une prison à ciel ouvert ». D’où on cultive le maïs, le soja, le sésame, le sorgho, mais aussi les légumes : choux, tomates, concombres, etc.

Œuvre réalisée par un artiste d’une prison du Burkina Faso. Photo Studio Yafa 22/12/2025

Cette initiative s’inscrit dans le cadre du travail d’intérêt général, en alternative à l’emprisonnement classique. « Ça aide les détenus à s’épanouir. Ce sont des détenus mais parfois il y a certains qui y passent la nuit », souligne-t-il. Certains détenus passent même la nuit aux champs. Les récoltes servent d’abord à la consommation des prisonniers. Le surplus est vendu.

Au-delà de la production, ces activités rapprochent. « Parfois, je cultive avec eux. Si vous venez, vous n’allez pas faire la différence parce que même des chefs s’y mettent », assure-t-il. Pour eux, ces expositions sont une occasion de montrer qu’il y a de la vie derrière les murs de la prison même si personne ne souhaite y retrouver.

Boukari Ouédraogo

Nafissatou Lido (Stagiaire)